Le traitement du trauma entre langue in esse et langue in fieri : approche psycholinguistique néoténique

Cette recherche se situe à l’intersection de la néoténie linguistique, de la psycholinguistique et de l’analyse du discours. Elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur les effets de l’appropriation linguistique sur les capacités d’expression d’un vécu traumatique. La néoténie linguistique, définie comme la théorie du locuteur inachevé (Bajrić, 2013), postule que l’appropriation « additive » d’une langue affecte la cognition et l’identité du locuteur. Toute langue mobilisée n’engage donc pas le même niveau d’investissement subjectif, ni les mêmes potentialités langagières. Dans cette perspective, cette thèse examine les variations verbales et non verbales observables dans des récits traumatiques bilingues produits par un même locuteur dans deux langues distinctes : l’une définie comme langue in esse, l’autre comme langue in fieri (Bajrić, 2013 ; Bajrić & Monin, 2024). L’étude repose sur deux corpus audiovisuels en français, italien et anglais, constitués à partir d’entretiens menés en deux temps : une phase de narration, au cours de laquelle les participants relatent un même événement dans les deux langues concernées, puis une phase d’échange métalinguistique visant à recueillir les perceptions du locuteur en fonction de la langue mobilisée. L’approche adoptée est résolument multimodale : elle articule l’analyse conjointe des productions verbales, non verbales et métaréflexives dans un dispositif intégré. Deux outils principaux ont été mobilisés : la grille SPLIT-10 (Auxéméry & Gayraud, 2020, 2021) et la grille NV-SPLIT-10 (Paniz, à paraitre). Ces outils ont été couplés à une série de logiciels d’analyse et d’annotation multimodale et de textométrie (ELAN, Praat, TXM, etc.), permettant un codage synchronisé des dimensions linguistiques, prosodiques et mimico-gestuelles. Les résultats montrent une tendance globalement stable chez les locuteurs mobilisant une langue in esse et une langue in fieri : les récits en langue in esse présentent une densité plus élevée de marqueurs verbaux et non-verbaux, tandis que ceux en langue in fieri sont marqués par une atténuation de ces indices. Cette variation s’interprète comme l’expression différenciée du rapport cognitif en jeu entre le sujet et la langue mobilisée. À l’inverse, chez les locuteurs mobilisant deux langues in esse, les tendances sont plus hétérogènes. Dans ces cas, des paramètres tels que la langue d’encodage mnésique ou la répartition biographique des langues semblent pouvoir moduler l’expression. Dès lors, en articulant les outils de la psycholinguistique au cadre théorique de la néoténie linguistique, cette recherche propose une modélisation des dynamiques expressives observables dans les récits bilingues de trauma, en tenant compte des rapports différenciés qu’un même locuteur entretient avec les langues de son répertoire.